« Le logiciel libre, chez nous, c’est stratégique » : le fisc pilote vos impôts, votre patrimoine et votre TVA sans une seule licence Microsoft

« Le logiciel libre, chez nous, c’est stratégique »  le fisc pilote vos impôts, votre patrimoine et votre TVA sans une seule licence Microsoft

Le logiciel libre du fisc raconte une histoire rare, à rebours du temps. Là où beaucoup d’administrations louent des outils venus d’ailleurs, la DGFiP a préféré bâtir chez elle. Ce choix intrigue, car il touche aux données sensibles du pays. Il dit autre chose sur la manière dont l’État protège ce qu’il tient entre ses mains.

La plupart des citoyens ne voient que l’écran final. Ils déclarent leurs revenus, règlent une taxe, consultent un avis. Derrière ce geste banal, une machine travaille sans bruit. Elle gère l’impôt sur le revenu, la TVA, le cadastre, les comptes des collectivités, et certaines pensions d’État. Cette masse d’opérations impose une discipline technique rare.

À la DGFiP, cette exigence n’a jamais été traitée comme un simple sujet informatique. Elle a façonné une ligne de conduite durable. Confier ces flux à des clouds américains soumis à des lois extraterritoriales paraissait inacceptable. Tomasz Blanc le dit sans détour dans son entretien. Pour lui, cette hypothèse reste inimaginable. Cette fermeté explique la place donnée au logiciel libre du fisc dans l’architecture maison. Ici, le libre n’est pas un décor flatteur. Il sert d’abord à garder la main, du code jusqu’à l’hébergement. Cette cohérence tranche avec la pratique dominante dans l’appareil d’État. Elle donne à la DGFiP une silhouette à part, discrète, mais solide.

Un cloud conçu pour rester sous contrôle

Ce cap a fini par prendre une forme concrète. Elle s’appelle Nubo. Ce cloud interne, opéré depuis la France, repose sur des briques libres et sur une logique de maîtrise directe. Linux, PostgreSQL, Tomcat : la pile choisie ne doit rien au hasard. Elle permet de limiter les dépendances, d’ajuster les outils et de garder la lecture du système. Les premières applications y tournent depuis 2020. Le Fonds de solidarité, monté pendant la crise sanitaire en quinze jours, a servi de démonstration éclatante. Depuis, le mouvement s’est installé dans la durée.

Une part croissante du parc applicatif a migré vers cette base, et les nouveaux projets y arrivent par défaut. Les solutions propriétaires n’ont pas disparu. Elles entrent seulement par exception, avec une justification précise. Ce détail change tout. Il inverse le réflexe habituel. Dans beaucoup d’organisations, le libre vient en marge. Ici, il constitue la règle, et le reste demande une explication. Le logiciel libre du fisc devient alors un choix d’exploitation quotidien, pas un slogan. Cette manière d’avancer crée un cadre plus stable, plus lisible, et plus robuste quand la pression monte.

Logiciel libre du fisc

Ce modèle n’efface pourtant pas les vieux chantiers. La DGFiP traîne, comme beaucoup de grandes administrations, une dette technique accumulée pendant des années serrées. Certaines applications ont vieilli lentement. D’autres ont été prolongées plus que prévu. Quelques-unes ont fini par être réécrites de zéro. Ce travail demande du temps, des arbitrages et des équipes formées. Or la maison ne manque pas d’ampleur. Elle mobilise près de 5 000 agents IT et fait vivre environ 800 applications. Dans un tel ensemble, chaque retard laisse une trace.

Chaque dépendance pèse plus longtemps. La direction a choisi de rendre ce sujet visible, y compris dans les discussions budgétaires. Elle s’appuie pour cela sur un indicateur de conformité technique. L’idée peut sembler austère. Elle a pourtant une vraie force. Et elle oblige à nommer ce qui use le système avant la panne. Elle permet aussi d’éviter le bricolage permanent. Dans cette remise à niveau, le logiciel libre du fisc garde une place centrale. Il aide à mutualiser, à corriger, et parfois à repartir sur des bases plus nettes. La stratégie n’a rien de spectaculaire. Elle ressemble plutôt à un travail patient, artisanal, mené à grande échelle. C’est souvent moins visible. C’est aussi ce qui tient le mieux avec le temps.

L’IA avance, mais sous surveillance

La DGFiP n’a pas découvert l’intelligence artificielle avec la vague des assistants génératifs. Elle s’en sert depuis plusieurs années dans le contrôle fiscal, notamment pour croiser des données et détecter des anomalies. L’épisode des piscines non déclarées a marqué les esprits. Il a montré qu’un usage ciblé pouvait produire des résultats rapides. La nouveauté récente se trouve ailleurs. Elle tient à l’arrivée des grands modèles de langage dans les circuits internes.

L’un d’eux, baptisé LLaMandement, résume vite les centaines d’amendements déposés pendant le projet de loi de finances. Là où des agents devaient auparavant passer une nuit entière, l’outil livre une synthèse en quelques minutes. Le gain de temps saute aux yeux. L’enthousiasme, lui, reste cadré. Tomasz Blanc insiste sur les limites de ces systèmes. Un agent ne peut pas valider une réponse au seul motif qu’une machine l’a formulée. Cette prudence compte. Elle évite les emballements faciles et les mythes de remplacement intégral. Dans ce contexte, le logiciel libre du fisc joue un rôle discret. Il offre un cadre plus maîtrisable pour expérimenter sans abandonner la souveraineté. L’enjeu n’est pas de suivre la mode. Il consiste à intégrer l’outil sans perdre le jugement humain.

Un contre-modèle presque isolé dans l’État

Ce qui frappe, au fond, c’est l’isolement de cette trajectoire. Beaucoup de ministères continuent de dépendre lourdement de Microsoft, Google ou Amazon pour leurs outils et leur hébergement. La DGFiP suit une autre pente depuis plus de vingt ans. Sur les postes de travail, elle n’utilise ni la suite Office ni Active Directory. Windows reste présent, mais une migration vers Linux est étudiée pour prolonger la durée de vie des machines.

L’argument n’est pas seulement technique. Il touche aussi à l’écologie, aux coûts et à la liberté d’action. Cette culture s’appuie sur des marchés de support confiés à des entreprises françaises. Elle ne rejette pas le service. Elle choisit simplement de ne pas céder le centre du système. Même cette rigueur ne protège pas de tout. Le piratage du fichier FICOBA, révélé en février, l’a rappelé sèchement. L’attaque venait d’identifiants usurpés par un acteur extérieur, pas de Nubo. La faille se trouvait dans la couture entre administrations. C’est là que la sécurité souffre le plus. Malgré cela, le logiciel libre du fisc garde une portée forte. Il prouve qu’un autre modèle reste possible pour l’État. Plus exigeant. Plus lent parfois. Mais plus cohérent quand il s’agit de garder la main sur l’essentiel.

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